Roman
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Télé Millevaches
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Quatre vidéos
Confinement – Le Mur invisible04'12'' // extrait de Confinement - lectures et quotidien, Ouvipo, avril 2020Septième opus d'une série à durée indéterminée avec Marlen Haushofer et un passage de son roman Le Mur invisible.
Je pressai le pas et envoyai Lynx en avant. Il partit en aboyant joyeusement. Je n'avais pas pensé à mettre mes chaussures de montagne, et je trébuchai maladroitement sur les cailloux pointus.
Quand j'atteignis enfin l'entrée de la gorge, j'entendis Lynx hurler de douleur et de terreur. Je contournai un tas de bois qui m'empêchait de le voir et je le trouvai assis en train de gémir. Des gouttes de salive rouge tombaient de sa gueule. Je me penchai sur lui pour le caresser. Il se serra contre moi en poussant des cris plaintifs. Sans doute s'était-il mordu la langue ou bien cogné une dent. Mais quand je l'encourageai à repartir, il mit sa queue entre ses pattes, se plaça devant moi et de tout son corps me força à reculer.
Je ne voyais pas ce qui pouvait lui faire si peur. A cet endroit, la route débouchait de la gorge et à perte de vue s'étendait, vide et paisible sous le soleil matinal. Agacée, je repoussai le chien et continuer à avancer seule. Heureusement que son manège avait ralenti ma marche car quelques pas après, je me cognai durement la tête et reculai chancelant. Aussitôt, Lynx se remit à pousser des gémissements et à se presser contre mes jambes. Interdite, j'allongeai la main et je sentis quelque chose de froid et de lisse : une résistance lisse et froide à un endroit où il ne pouvait y avoir rien d'autre que de l'air. Je recommençai en hésitant encore une fois, et à nouveau ma main se posa sur la vitre d'une fenêtre. A ce moment, j'entendais frapper bruyamment et je regardai autour de moi avant de comprendre que c'étaient mes propres battements de cœur qui retentissaient à mes oreilles. Mon cœur avait eu peur avant que je le sache.
Je m'assis au bord de la route sur un tronc d'arbre et j'essayai de réfléchir. Je n'y parvins pas. C'était comme si toute pensée m'avait subitement abandonnée. Lynx s'avança vers moi en rampant et sa salive sanglante se mit à tomber goutte à goutte sur mon manteau. Je le caressai jusqu'à ce qu'il se calme et nous restâmes là tous les deux, les yeux sur la route qui s'étendait tranquille et lumineuse sous la lumière du matin.
Je me relevai trois fois pour vérifier qu'à trois mètres de moi existait vraiment quelque chose d'invisible, de lisse et de froid, qui m’empêchait de continuer mon chemin. Je me dis qu'il devait s'agir d'une illusion des sens, mais je savais bien qu'il n’en était rien. N'importe quoi d'un peu aberrant m'aurait paru plus facile à accepter que cette terrible chose invisible. Pourtant la gueule de Lynx continuait à saigner et la bosse de mon front commençait à me faire mal.
Confinement – Croire aux fauves05'58'' // extrait de Confinement - lectures et quotidien, Ouvipo, mars 2020Cinquième opus d'une série à durée indéterminée avec Nastassja Martin et un passage de son ouvrage Croire aux fauves.
Je suis docteur en anthropologie, consacrée sur les bancs de l'institution. J'ai un compagnon qui vit au fil des crêtes. Un chez-moi accroché à la montagne. Un livre en préparation. Tout va apparemment bien. Pourtant quelque chose taraude, grignote le fond du ventre, la tête brûle aussi, j'ai une sensation de fin de moi, de fin de cycle aussi peut-être. Le sens s'étiole, j'ai l'impression de vivre de l'intérieur ce que j'ai décrit chez les Gwich'in en Alaska : je ne me reconnais plus. C'est une sensation horrible, parce qu'il m'arrive précisément ce que j'ai cru observer chez ceux que j'étudiais. Mes formes usuelles s'effritent. Mon écriture s'enlise, je n'ai plus rien d'intéressant à dire, plus rien qui vaille la peine. Mon amour achève de se dissoudre, malgré les mots malgré les cimes leur exigence et leur indifférence. je m'épuise dans d'inutiles circonvolutions mentales, je compense par des exploits physiques, mais il n'y a rien à faire, je sombre.
Combien de psychologues me prendraient pour une folle, si je leur disais que je suis affectée par ce qui se passe hors de moi ? Que l'accélération du désastre me pétrifie ? Que j'ai l'impression de ne plus avoir prise sur rien ? Ah, voilà donc la raison qui vous pousse à vous accrocher aux montagnes ! Oui, et là où ça devient grave, c'est que même la montagne s'effondre. Faute de cohésion, à cause de la glace qui fond, faute à la canicule. Les prises cassent, les rochers tombent, voilà la réalité. Et les amis s'écrasent au pied des parois. Suis-je en train de filer une mauvaise métaphore d'alpiniste ? Je ne crois pas. Je ne peux pas la circonscrire exactement, mais j'ai une certitude : quelque chose résonne en moi, quelque chose qui fait mal et qui désoriente.
Cela aurait été si simple, si mon trouble intérieur se résumait à une problématique familiale irrésolue, à mon père disparu trop tôt, aux attentes insatisfaites de ma mère. Je pourrais dès lors « résoudre » ma dépression. Mais non. Mon problème, c'est que mon problème n'appartient pas qu'à moi. Que la mélancolie qui s'exprime dans mon corps vient du monde. Je crois que oui, il est possible de devenir « le vent qui souffle à travers nous », comme disait Lowry. Et qu'il est commun de ne pas en revenir, comme lui, comme tant d'autres. J'ai rejoint les Évènes d'Icha et j'ai vécu dans la forêt avec eux pour une raison bien en deçà de celle d'une recherche comparative. J'ai compris une chose : le monde s'effondre simultanément de partout, malgré les apparences. Ce qu'il y a à Tvaïan, c'est qu'on vit consciemment dans ses ruines.
Confinement – La peste02'35'' // extrait de Confinement - lectures et quotidien, Ouvipo, mars 2020Deuxième opus d'une série à durée indéterminée avec Albert Camus et un passage de son roman La peste.
Le mot de « peste » venait d’être prononcé pour la première fois. À ce point du récit qui laisse Bernard Rieux derrière sa fenêtre, on permettra au narrateur de justifier l’incertitude et la surprise du docteur, puisque, avec des nuances, sa réaction fut celle de la plupart de nos concitoyens. Les fléaux, en effet, sont une chose commune, mais on croit difficilement aux fléaux lorsqu’ils vous tombent sur la tête. Il y a eu dans le monde autant de pestes que de guerres. Et pourtant pestes et guerres trouvent les gens toujours aussi dépourvus. Le docteur Rieux était dépourvu, comme l’étaient nos concitoyens, et c’est ainsi qu’il faut comprendre ses hésitations. C’est ainsi qu’il faut comprendre aussi qu’il fut partagé entre l’inquiétude et la confiance. Quand une guerre éclate, les gens disent : « Ça ne durera pas, c’est trop bête. » Et sans doute une guerre est certainement trop bête, mais cela ne l’empêche pas de durer. La bêtise insiste toujours, on s’en apercevrait si l’on ne pensait pas toujours à soi. Nos concitoyens à cet égard étaient comme tout le monde, ils pensaient à eux-mêmes, autrement dit ils étaient humanistes : ils ne croyaient pas aux fléaux. Le fléau n’est pas à la mesure de l’homme, on se dit donc que le fléau est irréel, c’est un mauvais rêve qui va passer. Mais il ne passe pas toujours et, de mauvais rêve en mauvais rêve, ce sont les hommes qui passent, et les humanistes, en premier lieu, parce qu’ils n’ont pas pris leurs précautions. Nos concitoyens n’étaient pas plus coupables que d’autres, ils oubliaient d’être modestes, voilà tout, et ils pensaient que tout était encore possible pour eux, ce qui supposait que les fléaux étaient impossibles. Ils continuaient de faire des affaires, ils préparaient des voyages et ils avaient des opinions. Comment auraient-ils pensé à la peste qui supprime l’avenir, les déplacements et les discussions ? Ils se croyaient libres et personne ne sera jamais libre tant qu’il y aura des fléaux.
Confinement – lectures et quotidienOuvipo, mars 2020En ces temps de confinement, l'ouverture à d'autres espaces est une chose précieuse.
L'un de nos Telemillevachiens est parti à Bruxelles retrouver ses proches. Il nous invite, comme actuellement beaucoup d'autres sur la toile, à découvrir quelques bouts de son intimité. Celle-ci passe par quelques détails de la vie dans sa colocation, mais également par les lectures de textes qu'il souhaite partager.